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Dévorés, par Charles-Étienne Ferland

Extrait de « Dévorés », un roman de science-fiction entomologique post-apocalyptique qui paraîtra aux Éditions L’Interligne (Ottawa) le 7 février 2018. « Dévorés » est le premier roman de Charles-Étienne Ferland, candidat à la maîtrise en entomologie à l’Université de Guelph et cofondateur d’une jeune entreprise qui conçoit des applications mobiles utilisant les technologies d’apprentissage automatique pour identifier les insectes.

Dans les dix jours qui suivirent le début de l’invasion, les insectes privèrent l’Homme de tout moyen de subsistance. Ils paralysèrent le secteur agroalimentaire, sans toucher aux herbes ou aux arbres incomestibles.

Les projets de culture en serre hermétique, et ceux dans les grottes souterraines, furent autant d’échecs. Inexplicablement, l’insecte parvenait à s’infiltrer et à saccager les jeunes pousses. Les tentatives de transmettre un virus aux voraces ravageurs des cultures ou de les empoisonner au moyen de cristaux parasporaux de bacilles furent vaines. L’utilisation de cultivars transgéniques fit chou blanc. L’insecte n’était pas appâté par les attractifs alimentaires synthétiques, ni par des phéromones artificielles développées en vitesse. Il n’existait aucun ennemi naturel apparent.

Dehors, des avions survolaient les champs, pulvérisant à profusion de l’insecticide sur les guêpes insatiables poursuivant leur carnage. Malgré la menace, plusieurs groupes environnementaux manifestaient dans les rues. Ils étaient furieux d’assister, impuissants, à la destruction des écosystèmes, cinquante ans après la publication de Printemps silencieux écrit par la biologiste Rachel Carson. Dans les régions nordiques, on construisait des serres isolées. On aménageait des semi-remorques hydroponiques chauffées et éclairées. Malgré les protocoles de quarantaine, les guêpes y apparaissaient dès que les conditions devenaient adéquates pour cultiver. Leur propagation défiait toute logique.

Après la disparition de presque toute la nourriture, la plupart des populations animales d’élevage se mirent à décliner à l’instar de l’humanité. Nombreuses furent les familles qui partirent vers les côtes ou vers les régions riveraines. Les populations de poissons diminuaient au rythme extra-industriel de la surpêche. D’autres gens prirent la route du Nord ou des déserts. Plusieurs personnes et animaux moururent de faim.

Au cours d’une décade, des émeutes éclatèrent lorsque les supermarchés épuisèrent leurs stocks. Les hécatombes se multiplièrent. Le nombre de croisades égoïstes au nom de la faim grimpa en flèche. La situation donnait lieu à des luttes brutales et sanguinaires entre insurgés et forces armées. Tout cela pour les dernières conserves qui hantaient les étalages des magasins à grande surface.

Alors que la faim et la chaleur de l’été devenaient chaque jour un peu plus insupportables, que la Terre semblait tout indiquée pour devenir un désert stérile, la mutation se produisit. Une étrange cascade de transformations génétiques reprogrammant l’insecte. La guêpe adopta une nouvelle proie. Un seul et unique animal : l’Homo sapiens. Le jour de la mutation, la ville devint méconnaissable. De violentes secousses sismiques mirent à terre la moitié des bâtiments, des pylônes de lignes à haute tension et des arbres. Ce même jour, les guêpes femelles émergèrent du sous-sol. On aurait dit une version de l’insecte mâle aux dimensions décuplées. Des monstres capables de découper un homme en pièces. Tous ceux qui étaient à l’extérieur, en voiture, ou même un peu trop près d’une fenêtre au moment de l’émergence des femelles, furent condamnés. Ils se firent happer par les essaims si denses qu’on aurait dit qu’il s’agissait d’un seul et unique organisme, quelque Léviathan issu des Enfers. Les militaires déployés sur le terrain pour assurer un semblant d’ordre ouvrirent le feu. Les cibles étaient trop rapides, trop nombreuses. Les survivants se barricadèrent chez eux. D’autres se regroupèrent dans les souterrains du métro, un des rares endroits où les insectes anthropophages ne s’aventuraient pas depuis la mutation. Dès lors, l’être humain fut restreint à un mode de vie nocturne. Car dès que le soleil se levait, des nuées de guêpes affamées s’accaparaient les villes fantômes. Le jour leur appartenait. Et celui qui s’aventurait à l’extérieur lorsqu’il faisait clair était voué à un destin funeste, poignardé de dards comme César de dagues sur le Champ de Mars.

Peu à peu, les autorités se montrèrent plus discrètes jusqu’à ce que l’électricité, les médias, les services, les communications et l’économie devinrent des reliques d’avant la crise. Des vagues de maladies surgirent, exacerbées par les misérables conditions sanitaires quasi médiévales. Entre autres, la dysenterie et le choléra atteignirent bon nombre de survivants. Les fièvres et les infections affligèrent les enfants comme les adultes. Au début, on inhuma les défunts, puis on les brûla – ce qu’il restait d’eux après le festin des guêpes – par incinération massive durant la nuit. D’autres furent empilés dans des fosses communes jusqu’à ce qu’elles débordent et que les dépouilles gisent dans les rues. On ne se donna même plus la peine de s’approcher ensuite. On rompit le contrat social. Devant l’échec de la loi martiale, on renonça aux règles de société, désormais révolues, pour s’en remettre à une nouvelle loi : chacun pour soi. La loi de la jungle. Dans la ville, des bandes d’assassins, de pillards et de brigands se formèrent, prêtes à tout pour mettre la main sur des armes, de la nourriture, de l’essence ou des médicaments en terrorisant les camps de survivants. En voyant s’éroder les fondations de la civilisation, force était de constater qu’avec le ventre vide, l’homme retrouvait un instinct de survie des plus égoïstes.

Dans la métropole anarchique qui comptait désormais moins de dix mille âmes, Jack et Frank partageaient leur appartement avec Chad et Maddie. Il valait mieux se tenir à plusieurs. C’était plus sûr ainsi. Le groupuscule partageait un point commun. Aucun d’entre eux n’avait réussi à rejoindre les siens. La famille de Maddie demeurait en Europe. Les trajets transatlantiques, aériens comme maritimes – s’il y en avait encore –, étaient supposément réservés aux ambassadeurs, aux émissaires ou aux plus fortunés. Chad avait perdu ses proches dans les épidémies. Les centres de soins avaient été pris d’assaut et, sans antibiotiques, leurs chances de survie avaient chuté. La dernière fois que Jack avait eu des nouvelles de son père, de sa mère et de sa sœur, ils étaient en voilier sur les Grands Lacs. La famille avait mis le cap sur Main Duck Island, une petite île isolée et inhabitée baignant dans le lac Ontario, qui servait de colonie de pêche au début du 19e siècle. Des rumeurs circulaient à propos de havres épargnés par les insectes. « Pourvu que Main Duck n’ait pas été touchée. » Privé de moyen de communication, Jack n’en aurait le cœur net que s’il parvenait un jour à y poser le pied. Quant à Frank, même avant les évènements, il n’avait jamais été des plus volubiles au sujet de ses proches.

Au mois d’août, la civilisation d’avant l’infestation aurait aussi bien pu être un mythe, l’histoire d’un éden idyllique que l’on racontait aux enfants d’après les réminiscences des survivants. On entendait même parler d’une secte vénérant les guêpes. Des croyants extrémistes citaient les textes anciens, convaincus qu’il s’agissait d’une réédition augmentée de la huitième plaie d’Égypte. Un fléau divin prophétisé. L’apocalypse. La fin.

Le roman est disponible en librairie et sur amazon.

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